Luc Hazebrouck
Une lettre de Lucco
- Les Oiseaux -
Cher ami,
Qu’est-ce que je
fais de mes journées, me demandez-vous. Que vous
répondre ? pas
grand-chose…
Quand je suis dans une perplexité profonde, je fais une promenade.
Quand ma perplexité s’en va, je l’arrête. Il arrive ainsi qu’il y
ait des mois où la promenade est mon activité dominante. C’est vous
dire dans quel état je peux être !… La plupart du temps
d’ailleurs, lors de ces périples, je ne pense à rien de particulier
ou encore à tellement de choses que je ne sais plus à quoi j’ai
pensé lorsque je m’arrête. Comme on dit : « penser
à tout et à rien. »
Depuis peu, ma compagnie principale sont les oiseaux. Je ne leur
dis rien… c’est eux qui semblent me raconter des choses. Etonnant
n’est-ce pas ? Ils piaillent d’abord des
« cui-cui-cui » sans signification aucune. Puis, peu à
peu, ils disent : « Lucco fait si, cui-cui-cui ; Lucco
fait ça, cui-cui-cui… » C’est à ce moment que je comprends
qu’ils parlent de moi ! Même si je ne comprends pas la
totalité de leurs propos. Et collectivement, il faut bien se rendre
à l’évidence : ils savent tout sur ma vie personnelle et mes
interrogations les plus profondes. Comment savent-ils donc tout
cela ? Il est vrai que, du haut du ciel, ils ont tout loisir
de m’épier… Tout de même, je suis un peu surpris et aussi outré par
la situation : moi, je suis un être humain, l’animal supérieur
de la Création – on me l’a toujours dit et expliqué à l’école et
ailleurs aussi – alors que les oiseaux, eux, sont des animaux
inférieurs, avec des cerveaux reptiliens plus petits qu’une
cacahuète ! Comment peuvent-ils donc emmagasiner dans leur
esprit tant d’informations me concernant ? Il n’y pas que cela
qui m’étonne. Il y a pire : ils savent ce que je ne sais pas,
mais que je vais bientôt trouver par moi-même. Ils sont très au
courant de mon cheminement intérieur, je le sais parfaitement bien
en regardant leurs yeux brillants et espiègles ; je le sais
également lorsqu’ils me narguent sur une branche toute proche. Ils
me disent alors : « Serais-tu en train de trouver ta
Voie ? » Vous comprenez combien je peux être interloqué?
De quoi se mêlent-ils ? Quelle outrecuidance ! Quelle
liberté! Moi je pourrais aussi leur retourner la question,
seulement je n’ose pas. Ils me font peur ces petits volatiles avec
leur science infuse. Alors,
l’air de rien,
j’écoute leur dialogue de branche en branche et j’essaye de
déchiffrer leur conversation qui, immanquablement, tourne autour de
moi puisqu’ils sont au-dessus de ma tête. Seulement comme c’est une
langue codée, je devine plutôt des fragments de phrases.
D’ailleurs, d’une certaine manière, fort heureusement, puisqu’ils
piaillent sur la place publique mon intimité.
Parfois à cause d’eux, je n’ose même plus sortir. Dès que je mets
le nez dehors, il y en a un en embuscade, faisant le rapporteur.
Ceux là sont noirs, pour qu’on ne les reconnaisse pas : des
corbeaux. Les moineaux, eux, jouent de leur innocence à mes
fenêtres. C’est vrai qu’en les regardant il m’arrive d’oublier qui
ils sont vraiment, tant on leur donnerait le bon Dieu sans
confession. Bref, je suis cerné à la ville comme à la campagne,
chez moi comme en promenade. Ils sont partout et sur tous les
fronts. Entre nous, je ne peux pas dire pour autant que ce soit la
guerre. Ils sont toujours très pacifiques, seulement ils sont
là.
Le matin en me levant, dès que je sens que suis un peu plus
perplexe que d’habitude, je les vois arriver en meute et fondre sur
moi. Cela m’agace,
alors je leur
crie : « Oui j’ai compris que vous savez ! Inutile
de le manifester si bruyamment. » S’ils entendent très bien ma
voix intérieure, je ne suis pas sûr pour autant de les comprendre
bien. Ce serait tellement agréable de converser avec eux pour en
savoir davantage ! Seulement dans le brouhaha du quotidien
c’est compliqué. Cela me chagrine même et parfois me rend
mélancolique.
Que savez-vous sur le langage des oiseaux ?
En face de moi le ciel est bleu azur, sans un seul oiseau à
l’horizon… peut-être ont-ils deviné ma pensée et sont-ils déjà chez
vous ? Regardez derrière vos fenêtres.
Bien amicalement
Lucco