Quelques lignes de l’auteur
Marie Souffron
« Il faut que je vous dise »
Soumise aux
candides regards de Tom et de Charlotte, la vérité de Quentin
devenait un pur mensonge. Leur innocence le paralysait aussi bien
qu’un lourd bâton dans les rayons d’une roue de
bicyclette.
Seuls autour
d’un café, dans la cuisine, Quentin et sa mère se heurtaient à leur
gêne réciproque, inextricable. Quentin se leva pour aller jusqu’à
la fenêtre et regarder Tom et Charlotte, penchés au-dessus du
coffre de la voiture. Il restait un sac de voyage sur le sol, dans
la neige, Quentin focalisa son regard dessus. Jeanne se décida à
parler, un léger tremblement dans la
voix :
— Pourquoi
mentir ?
— Je ne peux pas leur dire maman, c’est au-dessus de mes
forces.
Elle fit non de
la tête, l’air affligé.
— Je ne peux pas
te laisser faire ça Quentin !
— Fais un effort maman… s’il te plaît… tout ce que je te demande,
c’est de ne rien dire.
— Justement ! Ne rien dire, c’est
mentir !
Elle fit un
mouvement de tête en direction de la fenêtre :
— Et leur mentir à eux, c’est pire que
tout !
Quentin fit
quelques pas dans la cuisine, il vint se rasseoir auprès d’elle,
puis il la regarda, frémissant soudain à une idée
nouvelle :
— Toi, tu ne
m’as rien dit quand papa est mort !
Le menton de la
vieille dame trembla, sa voix se fit presque
inaudible :
— J’ai pensé que
tu étais trop petit pour comprendre… Je ne t’en ai pas parlé… Mais
je regrette aujourd’hui… Et toi, tu dénies la mort de ta
femme…
— Je ne dénie pas la mort de Marianne, maman. Je protège mes
enfants, tu ne peux pas comprendre
ça ?
Mais Jeanne
continuait de faire non de la tête.
— Ce n’est pas
bien Quentin, pas bien du tout…
Sans
qu’il s’y attende, l’émotion le gagna. Presque sans y penser, dans
un ancien geste retrouvé, il posa sa main sur celle de sa mère.
Comme elle a dû souffrir durant toutes ces années. Elle portait sa
croix, toute seule, avec vaillance et courage. Et sa croix
s’alourdissait, en même temps qu’elle devenait
sienne.
— Laisse-moi un
peu de temps, d’accord ? Juste le temps qu’on
s’habitue…
Elle serra ses
lèvres pour rester muette, hocha tout doucement la tête, par un
imperceptible mouvement qui n’échappa pourtant pas à Quentin.
Alors, comme s’il n’attendait que cet assentiment maternel pour
fuir, il partit sans plus la regarder.
Il n’allait pas la revoir avant trois longs
mois…