Quelques lignes de l’auteur
Michèle Savini

1


Elle attendait le bon moment.
Il revenait toujours à ses émotions, ces mêmes images ; il jouait, et en même temps, qui se jouait de lui ?
C’était bien comme ça qu’elle voyait les choses : il cherchait à soumettre l’autre sexe… Se rendait-il compte qu’il était lui-même le premier à se laisser dominer par sa perversion ?
Elle se disait qu’elle pourrait entrer facilement dans son jeu. Elle ne tenterait rien qui puisse la faire apparaître comme autre chose qu’une proie.
Tandis qu’elle continuait à ficeler son scénario, le téléphone sonna, à l’heure dite, à la seconde près :
« Tu vas couler de l’eau dans la baignoire, de l’eau froide, très froide. Tu t’enveloppes de soie rouge, tu te couches dans ce bain glacé et tu m’attends. Tu as bien compris ? J’arrive dans quinze minutes. »
Puis, en lui-même, il continua : « Je vais t’arracher à toi-même et t’entraîner par le fonds. »

2


Corps immergé, masse inerte sur l’émail noir, elle s’était endormie, le bras gauche par dessus bord, la main (f)roide ; l’annulaire avait bleui, gonflé autour d’un anneau d’argent martelé. Un coup sec et précis aurait suffi à briser la phalange.
L’air de la petite salle d’eau, sans fenêtre, commençait à sentir le métal rouillé, une odeur de linge humide. La température avait baissé, celle de l’eau aussi. Elle était captive dans ce bain, telle une créature frappée d’un sortilège, attirée au fond d’un gouffre marin par des strangulos avides de sang. Qu’attendait-il ? Que son corps lacé de soie ait absorbé tout ce liquide ?
Il aimait se promener dans les salles de chirurgie vétérinaire et les relents de charogne prisonnière de boîtes éventées, à ciel ouvert dans les poubelles.
Le tissu commençait à déteindre et des filets sanguinolents couraient sur les cuisses et les bras de ce corps évanoui; les veines battaient au ralenti sous la carnation blême. Une odeur de chair pourrie, corrompue, lui montait à la tête, l’assaillait par tous ses orifices. Cela lui rappelait ces bassins remplis d’acide, dans lesquels plongeaient quelques batraciens, dans l’attente d’une probable dissection.


3


Il pénétra dans la salle de bains, n’alluma pas la lumière. Il voulait, avant de la réveiller, la voir sombrer dans cette eau vieille, noire, pas régénérée depuis une éternité, voir ses cheveux coagulées sur sa nuque, ses lèvres mordant le miroir glacial.
A cet instant, qu’il recréait chaque fois qu’il sentait sa proie peu à peu lui céder, il jouissait de la perfection de son art : lui redonner vie ou bien l’entraîner par le fonds. 
Et si, pour la première fois, il se trompait? Qu’adviendrait-il s’il n’était pas le seul à posséder cet art ? Une nausée l’obligea à s’asseoir par terre, il se rendit compte qu’il suait… Un courant d’air fit fuir la surface de l’eau, jusque là parfaitement plane. N’était-il pas le seul à pouvoir contempler son chef- d’oeuvre ?