Quelques lignes de l’auteur
Sylvie Azéma-Prolonge



Extraits de la première série de conversations :

(Carreaux ou trois femmes à l’expo)

Line Et bien moi je suis sur le point de commettre un crime. C’est l’été où les histoires de salles de bain me montent à la tête. J’arpente ma maison depuis un mois quand je ne suis pas aux expos parisiennes. Je vais tuer mon carreleur. Les devis de réfection étaient prêts depuis avril. Il faut s’y prendre tôt pour gagner les dates voulues. L’idéal pour moi cela aurait été que les travaux aient lieu tout le mois de juin quand je travaillais encore. En juillet, je serais en vacances et je tenais à la quiétude de ma maison.
Il n’est pas encore arrivé. Déjà 9h. Je bois une deuxième tasse de café. Ce que je voudrais te raconter c’est comment j’ai pris en haine mon carreleur.

Eve Vas-y doucement. Tu comptes les jours d’abord.

(Les douleurs étrangères)

Decima Arrière, Douleur !
Nona  Je vois ses petits yeux verts brillant dans le noir. Un loup !
Decima Arrière ! chienne ! douleur chienne ! va-t-en !
Elle claque des doigts. La lumière revient. Un silence.
Nona ce n’est pas notre mari
Decima ni notre frère
Nona
ni notre fils
Decima
nous sommes des étrangères proches…
Nona aux abords de cette jeune famille, de cette maisonnée neuve, petite nichée à peine éclose qui s’étire le matin au petit-déjeuner où fusent les céréales.

(Joseph Grand ou la jeune fille au bord de la mer)

Rieux Oui, je suis là moi aussi à attendre l’heure de la grande réconciliation de la Terre et de la Mer. Un peu tôt peut-être, les oiseaux ne sont pas encore revenus sur les bouées, je suis là moi aussi comme vous, je suis venu guetter le premier touriste qui osera à nouveau s’allonger sur cette plage. Ce sera une belle jeune fille, une promesse que la vie reprend. On la pointera du doigt mais elle sera le bon signe.

(Gare Frontalière ou nous n’aurons pas eu notre demi-heure au lit)

Milena L’essentiel pour moi est que tu sois là. Et tu ne m’échapperas pas. Cela m’attriste et cela me rassure à la fois : je ne suis pas là pour te tendre un piège, Tu as entendu la mesure de mon pas de valse viennoise, mon frôlement de robe. Je pourrais faire semblant de ne pas te voir. Ah ! Franz ! Tant de lettres entre nous et nos corps ne se reconnaissent pas ! Ne te moque pas de moi.

(Le jogging d’Eurydice)

Orphée Allez, une remontée au pas de gymnastique. Une, deux !
Eurydice
Si vous regardez passer les couples dans la rue, vous les voyez très souvent côte à côte, main dans la main, se donnant le bras, mais regardez mieux, c’est souvent une erreur d’optique : il y en a toujours un qui a un pas en avance sur l’autre, ou en retard.
Orphée Un qui parle aussi plus que l’autre. L’effort ne t’essouffle pas assez. De quoi vas-tu encore me parler ?

(La mort d’Homère)

Jeune pêcheur 1« Ceux que nous avons pris nous les avons jetés ;
Jeune pêcheur 2–Ceux que nous n’avons pas pris nous les emportons. »
Jeune pêcheur 1 Alors ?
Kaliopi–Encore une de vos histoires de pêche.
Jeune pêcheur 2 Tu ne sais pas, tu ne vois pas. Le vieux il a tourné la devinette dans tous les sens, il n’a pas trouvé. Te rends-tu compte ! Lui, le sage d’entre les sages. Il va falloir revoir la hiérarchie des gens intelligents.

(De l’usage de l’apologue en maison d’arrêt)

--Je remets ma carte d’identité dont on a déjà fait parvenir une copie par fax de mon lycée, on me prépare un badge d’entrée. Entre temps, et je ne les ai pas vu venir, c’est l’heure des visites des familles.
--Erreur de ponctualité, je vous le disais.
--On a ouvert les portes du baraquement d’accueil comme des vannes, et elles se sont déversées les familles, surtout des femmes, je ne les vois pas vraiment mais j’entends leur souffle. Des policiers sont là avec un paquet de courrier entre les mains. On me fait passer avec eux. Je ne parviens pas à attacher mon badge, alors je le tiens à la main, les femmes me regardent, je vais passer avant elles et elles m’en font grief. En fait, je ne vois strictement rien en détail, c’est plus tactile, fugace, indicible et terrible aussi. J’ai une impression de déjà vu, des longues files d’attente, d’exil, d’exode. Ces femmes ont des visages effarés, j’ai dû les rencontrer dans les métros et les gares de la région en train de quémander quelques pièces, des mères et des sœurs aux maquillages plutôt vulgaires. Les sans-abri, les sans-papiers, toute la misère de notre époque, petite et moyenne délinquance. Tous ces visages grimaçants se penchent sur moi, se mettent à grossir démesurément et font une horrible ronde de mauvaise conscience. Je suis au bord de l’évanouissement.
-- Et une fois entrée dans le sas de sécurité, après avoir fait passer votre cartable au tapis roulant de contrôle, on vous demande si vous avez un téléphone portable.
--Oui, bien sûr.