Quelques lignes de l’auteur
V. Gabralga



Hypnose

Je monte…
Un tour de manège, rien qu’un seul. Cela fait vingt ans que je ne suis pas monté dans un carrousel. Toi, Sandrine, tu es restée prudemment sur le banc, le sourire accroché au bonheur, parce que nous savons que tu attends un enfant, notre enfant. Comme j’aime voir tes cheveux ondulant dans le soleil. Je choisirai « Tonnerre » ou bien « Tornade des sables », j’hésite… Une sonnerie annonce le départ imminent. Je saute sur « Aile du vent » et attrape la barre qui devient trait d’union alternatif entre le ciel et la terre.
Nous sommes cinq à galoper ainsi dans ce circuit imaginaire : deux cavalières et trois jouvenceaux. Même additionnés, les âges de mes compagnons de voyage n’atteindraient pas le mien. Premier tour de piste, je vais pour saluer ma dame restée hors lice, mais la toupie s’emballe et mon geste de la main s’échoue sur le regard d’une vielle dame, tout de même un peu surprise par tant de familiarité de la part d’un homme montant à cheval ! Qu’importe, je fonce, nous chevauchons, partons à l’assaut des Princes Noirs et des châteaux imprenables. Me voici conquérant, Lancelot, d’Artagnan, Zorro ! Tous mes héros d’enfance resurgissent de ma mémoire à la vitesse de l’éclair. A l’entour, sous l’emprise de la vitesse, places, rues, spectateurs et façades d’immeubles se noient dans un décor filant. Je me grise, et à chaque mouvement circulaire, je rajeunis. C’est un compte à rebours qui commence ; 30, 29, 28, 27… ! Bien vite tout se mélange. Me voici à l’église passant la bague au doigt de Sandrine, or, musique des klaxons lointains…Silence on tourne… Soldat de deuxième classe traversant l’hiver 95, blanc, comme le triporteur du marchand de glaces… On tourne… Etudiant en studio à cafards, examen du bac, l’angoisse au ventre, rouge, le feu du carrefour s’écoule… Tourne… La barbe naissante, fierté du « je l’ai eu ! » mon permis de conduire, rose, sur les barbes à papa montgolfières … Tourne… Les soirées dansantes, « boums », premiers baisers, amours éphémères, bleus, giclée de pigeons dans le ciel… Tourne… Cinéma de quartier, fierté du champion en herbe qui gagne le 400 mètres 4 nages à la piscine olympique de Colombes, acné, sorties en famille, vert, pointillisme des platanes burinés d’ombres et de cœurs enlacés… Tourne… Cigarette, les lectures en vacances, sorties en famille, Première Communion, goûters à quatre heures, chocolat, orange, flou photographique des enseignes lumineuses …Tourne, tourne…

Et puis tout à coup, une légère bascule opère dans mon équilibre intérieur, le temps décélère, la valse de mes impressions reprend le rythme d’un rêve bienveillant dans ma tête d’enfant.
Encore quelques secondes avant la fin du disque 78 tours de mon existence… Et je redeviendrai Jacques, le petit garçon au pull troué que j’avais oublié. Et ce n’est plus Sandrine qui tricote là-bas, sur le banc d’un vieux film noir et blanc, c’est Maman ! Oui, c’est elle ! Je la vois avec son manteau beige à large col et son sac à main en cuir rouge, où m’attendaient toujours quelques bonbons. Je suis léger, heureux, et je prends la main de ma princesse de droite qui me répond d’un rire charmant ; je crois bien qu’elle et moi, nous n’avons pas 8 ans. Au leitmotiv de la musique de l’orgue de barbarie s’ajoutent les bruits fuyants du quartier où nous volons à fière allure. Je tiens ma monture par l’encolure. Nous traversons bientôt des tunnels de lumières et des flots d’applaudissements.
Sous l’effet stroboscopique d’un temps suspendu…. Je ferme les yeux où s’écoulent, en Super 8, les images sautillantes du mon enfance. Je m’agrippe à mon destrier avec l’espoir fou de calmer les souvenirs qui s’emballent à nouveau dans le champ de mes émotions.
La machine à remonter le temps bat son plein et je n’aurai bientôt plus la taille suffisante pour garder mes pieds dans les étriers et attraper les rênes. Voici l’horloge parlante des tables de multiplication. Je réapprends à lire et à écrire les mots en suivant les lettres avec mon doigt dans le grand livre aux images…

Terminus ! Tout le monde descend.
Bouleversé, je pousse le cri du retour à la vie… Je me libère. C’est à la fois douloureux et grisant ! Sandrine, inquiète, accourt !
Silence… J’ai le vertige, je ne tiens plus debout. J’atterris sur le sol et j’attends que le manège, qui est maintenant dans ma tête, s’arrête. Enfin, après de longues secondes sans repère, je retrouve l’ordre des choses. Je me relève péniblement, frottant mon pantalon et mes mains.
Sandrine me tiens par la taille, persuadée que je suis victime d’un tournis, et me demande si je me sens bien. Après deux hésitations, je m’entends répondre, le souffle court, comme si je venais de courir un 100 mètres :
- Oui, tout va bien, …Juste un retour en enfance !