Béatrice Bastiani-Helbig : Décembre 2009
Commande d'un court récit autobiographique à l'occasion
du lancement de notre livre Collectif "Les quatre éléments"
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Passage
Hazebrouck.
Deux heures de TGV : dépaysement complet.
Il suffit aussi de traverser la rue. Mieux : d’entrer
chez le voisin d’à côté.
Alors, pourquoi partir si loin (qu’en Chine, par
exemple) ?
Peut-être pour s’assurer que là on ne vous trouvera pas.
Que là où vous allez, vous êtes neuf.
Vous
n’êtes pas une viande avariée : vous êtes le plat du
jour !
Et ce n’est pas tant l’exotisme que vous cherchez que ce
qui vous est commun, au contraire : cette part
d’universel qui fait que, où que vous soyez, ce sont vos
semblables que vous croisez. Mais ceux-là vous regardent
tel que vous êtes et ne savent rien de ce que vous avez
été, ou vécu. Pas de boulet, pas d’uniforme de
bagnard : vous êtes un homme, une femme libre, et
jeune. Car le monde est à vous, et, même si vous êtes
bien de
chez vous, vous
êtes du
monde.
Hazebrouck-Calais,
27 décembre 2009, 11h 30
Pluie sur la plaine, et patchs de neige qui font de la
résistance.
Hazebrouck-Calais,
27 décembre 2009, 11h40
« Hello, what’s your name ? »
Si ce chien n’était pas là, ces voyageurs ne seraient pas
en train de bavarder comme de vieilles connaissances. Les
chiens, les enfants sont des révélateurs de notre soif
d’échanges, et les amitiés naissent souvent au portail de
l’école maternelle ou lors des promenades où les chiens
quotidiennement entraînent leurs maîtres.
Comme les chiens ou les tout jeunes enfants, nous rêvons
d’approcher l’étranger - que nous sentons parfois si
proche, si familier -, de le flairer, le toucher, le
caresser, le serrer contre nous. Mais nous passons notre
chemin, humains adultes, raisonnables et frustrés.
Walmer-London,
30 décembre 2009, 11 heures
Pile ou
face.
Queen Elisabeth (face, donc) : Londres pour deux
jours. Pile : bateau et train vers Paris demain.
Face ! Texto à Daniel.
Je sors pour acheter des timbres à la shop
round the corner, puis
poster mes lettres. Le téléphone sonne au moment où je
passe le portail. John me rappelle :
« Telephone
for you ! »
C’est
Daniel : « We
expect you tomorrow ».
Et me voici maintenant dans le train : incise dans une
parenthèse anglaise.
Carpe
diem.
Walmer-London,
30 décembre 2009, 11h10
Petites
briques rouge sombre.
Ecriteaux bleu marine, lettres et lisière blanches.
Lierre aux arbres nus, barrières gris pâle.
Toits gris, bordures des toits et fenêtres blanches.
Prés très verts.
Sobriété et harmonie des couleurs.
Walmer-London,
30 décembre 2009, 11h40
Nous
sommes semblables aux oignons : la pelure la plus
ancienne - curieusement celle de l’extérieur - connaît à
peine celle du cœur. Et inversement.
Autant de strates, de vies différentes. Accumulées dans nos
mémoires. Oubliées apparemment. Mais, sollicitées parfois,
elles remontent à la surface et revivent. Et tout se mêle,
passé et présent se confondent. La sève est la même.
Walmer-London,
30 décembre 2009, 11h45
Dans la petite ville de mon enfance, un demi-siècle plus
tard, des copains d’adolescence ou même de l’école primaire
vivent encore à quelques centaines de mètres. Pourtant ils
sont plus lointains que mes copains de Chine, que je vois
tous les ans. Peut-être même les ai-je croisés sans les
reconnaître.
Le loin
de
l’espace ne semble pas aussi lointain que celui du temps.
Du moins tant que volent les avions…
Walmer-London,
30 décembre 2009, 12h10
Entre la
paire de ciseaux de cuisine anglais et les ciseaux chinois,
j’aurais peut-être dû choisir les chinois. Je voulais me
raccourcir la mèche qui m’encombrait les yeux. Raté…
Douane. Tout poser dans le plateau qui passera aux rayons
X. Difficile de me désemberlificoter
– c’est
exactement le mot dont j’ai besoin, tant il vous
emberlificote lui aussi – de l’anse de mon sac tissé du
Yunnan, lequel tient plus de la musette que du sac à main
et se coince dans mon écharpe ; du foulard de soie qui
camoufle ma couette et que malgré moi j’arrache en même
temps que l’élastique en me défaisant de mon sac. Sans
parler du sac de toile rempli de victuailles britanniques,
et du sac à dos coincé dans les larges manches de mon
manteau de laine noir - un manteau dont Daniel a dit que
nous aurions dû le brosser avant de quitter la maison, tant
il est plein de pluches et de cheveux.
J’ignorais qu’en prenant Eurostar
je
devais aussi éviter les couteaux - peut-on aussi
highjacker
un
train ? Suspense… Confisquera ? Confisquera
pas ?
Je supplie… Je tiens à mon canif chinois. Ouf ! Ca
passe…
Maladroite. Moche. Ridicule. Etrangère.
Je n’ai plus l’habitude d’aller dans
le monde.
Les
miroirs des toilettes du train me renvoient mes deux
profils : vieille et fripée. Décoiffée, mèches
tombantes. Et combien de mentons maintenant ?
Plus que jamais éviter les miroirs. Ne pas porter de
lunettes quand je m’y regarde pour ne pas voir ces détails
qui me dépriment. Et refuser les photos. Sauf celles qui
flattent.
Hier, 31 décembre. Ca faisait des années que je n’étais pas
allée à une party.
A la fois étrangère et familière - comme je l’aurais été
dans n’importe quelle party,
de n’importe quel pays.
Tous très brillants et volubiles. Je ne suis plus alors
qu’une paire d’yeux, une paire d’oreilles.
Et une bouche ! Car la nourriture était excellente et
généreuse.
Puis un estomac… Lorsque à la radio les douze coups de
minuit ont sonné, que nous nous sommes levés et avons formé
une ronde, ma main gauche tenant celle de mon voisin de
droite - Eric -, et la droite tenant celle de mon voisin de
gauche – Arnold -, et que nous avons chanté
Aulde
Langsyne, je
pouvais à peine bouger tant mon estomac était plein !
Aulde
Langsyne… Pékin…
Parc Yuyuantan,
le
matin : la dernière danse, valse lente.
Flashback.
Non,
flash-in,
à
travers les strates de la mémoire où tout se mêle, passé et
présent, lointain et proche… Aulde
Langsyne… Les
larmes remontent : émotion. Je n’ai plus l’habitude
des rondes, de tenir des mains, de croiser tant de regards
bienveillants, de chanter en chœur.
Quand nous nous quittons, ils me serrent dans leurs bras et
ça me fait chaud.
« Reviens dès que possible, tu es la bienvenue ».
Que leur ai-je donc donné pour qu’ils m’ouvrent ainsi leurs
bras et leurs cœurs, sinon le reflet de mon âme ?
Hazebrouck-Calais : c’était il y a quelques jours,
mais cela semble si loin…
Je déshabille mon chocolat noir et m’offre deux carrés.
Très vite je tends la plaque à mon voisin, plongé dans la
lecture de son journal.
« Non merci, vous êtes gentille. »
Beau garçon. Sportif.
J’ingurgite une mandarine le plus vite possible pour ne pas
lui faire envie. Je ne lui en offre pas : ne pas
l’importuner davantage (« Que me veut cette vieille -
pas belle de surcroît ? »).
Calais ! Je descends l’escalier, lui aussi (la
poussette pliante glissée entre les deux rangées de sièges
était donc à lui). Il me demande comment aller au bateau
mais en sait plus que moi. Nous cherchons ensemble et nous
rendons à l’arrêt du bus sous une violente averse. Nous y
rejoignent bientôt des Français entrevus à la gare, un
groupe de Pakistanais et quelques Brésiliens. Brefs
échanges ; nous fraternisons sous notre abri de bus.
Arrivée de la navette. Nous nous y engouffrons tous.
Hall de P & O. Queue. Achat des billets. Mon beau
sportif et moi, nous ne nous quittons plus : nous
voyagerons ensemble. Il va vers Leeds et rentrera demain à
Dijon. Je devine qu’il va récupérer le contenu
de la
poussette. Sa petite fille de trois ans : il me le
confirmera.
Dans la cafétéria du Pride
of Kent, fish and chips. Lui
d’abord, moi ensuite. J’aurais dû prendre les
munchy
peas avec
les chips,
pour le
même prix. Never
mind…
La Manche est plutôt calme. Je n’aurai pas profité du vent,
des embruns, des mouettes. Mais mon sac est lourd, et je
n’ai pas envie de quitter mon compagnon de voyage.
« Surtout, ne répondez que par « oui » ou
par « non ». Je vais deviner votre prénom…
Rémi ? Antoine ? Pierre ? »
« Non. Je vais vous donner un indice : je suis né
en 78, et ce prénom était à la mode. »
Je prends mon calendrier. Janvier…
« Sébastien ? »
« Gagné ! »
« Moi, c’est en février. Je suis de 48. Ce prénom
était aussi à la mode, je pense, même si mes parents
croyaient peut-être y échapper. »
Il égrène tous les prénoms des saintes de février.
« Non… Non… Non… »
« Ca ne peut pas être Béatrice. »
« Si, c’est Béatrice ! Pourquoi est-ce que ça ne
serait pas Béatrice ? »
« Parce que j’ai beaucoup d’amies Béatrice – toutes de
ma génération. »
Dover. Navette du bateau jusqu’au bâtiment des douanes. Je
demande aux jeunes assis devant nous de prendre une photo
souvenir avec mon appareil, pour ne pas oublier
complètement ce beau visage. John m’attend et propose à
Sébastien de le déposer à la gare. Non : Sébastien
prend la navette.
Adieu, beau chanteur de rock !
Happée par une autre maison, une autre famille, une autre
histoire…
Voyages…
Eurostar
Londres-Paris, 1er
janvier
2010