Auteur Jean Gennaro

Lune phare d’eau


L’homme qui regarde la lune dans l’eau
Marmonne des gros mots en lunfardo.

C’est l’heure où l’âme de la ville
S’incarne en une femme.
Pour l’avoir rencontrée il manqua en mourir.

L’homme qui regarde la lune dans l’eau
Semble fasciné par ce lamparo
Qui attire les poissons rêveurs
Comme les globes des lampadaires
La faune des bas fonds.
Mais lui ne mordra plus à l’âme-sœur !
Croyant l’avoir trouvée il s’est déjà perdu.
Sa lèvre supérieure garde la trace de l’hameçon :
Un mauvais coup de surin l’a fendue.

Depuis lors ses matins ne se mêlent plus
A ceux des jolies danseuses d’aube.
Il balance ses sentences dans les estaminets,
Avale des cafés noirs comme les larmes de la nuit
Et parfois, par la force d’un beau souvenir,
Cède au démon gigotant du tango,
Fait voleter une belle paire de guibolles
Sur le trottoir où la lune-farol
ricoche de flaque
en flaque.

Mais les passions apaches ne lui font plus les poches,
La pleine lune n’est plus son lamparo.
Il se contente de son reflet dans l’eau,
Rumine tristement sa colère en argot
En confiant ses tourments à la lune phare d’eau.

L’homme qui regarde la lune dans l’eau
Marmonne des gros mots en lunfardo.

C'est la perte de l'innocence qui nous fait rechercher le bonheur.


Jean Gennaro